Une maire ukrainienne : « Il faut arrêter de romancer notre supposée résilience. Nous vivons dans un état de terreur généralisée. »

Une maire ukrainienne : « Il faut arrêter de romancer notre supposée résilience. Nous vivons dans un état de terreur généralisée. »

« Il semble fort, plein de vitalité et plus en forme que jamais » : Donald Trump ou l'art de la diplomatie par la flatterie « On est très déçu… mais quelle expérience ! » : à Lourdes les pèlerins entre extase et amertume après la messe de Léon XIV « Ta voix part et on est dans Star Wars » : la belle promesse de Patrick Fiori à Lila Debbouze, éliminée de « The Voice Kids » Publicité Publicité Facebook Email Whatsapp Twitter Manon Quérouil-Bruneel 11/10/2026 à 11:55, Mis à jour le 11/10/2026 à 13:04 Article réservé aux abonnés Ils se battent pour garantir à leurs administrés un semblant de normalité. Alors que leurs villes sont pilonnées par les Russes, nous avons accompagné quatre élus dans leur quotidien.

Au-dessus de nos têtes, un sifflement suivi d’une forte explosion. Un drone à réaction vient de frapper de plein fouet le quatrième étage d’un immeuble de bureaux rue Mechnykova, au cœur de Dnipro, à moins de 100 mètres de l’hôtel de ville. « Ces cons se sont trompés de quelques degrés », grommelle Borys Filatov, qui n’a eu qu’à traverser la cour pour évaluer l’étendue du désastre. Le maire le sait : lorsque les Russes ont une cible en tête, ils ne lâchent pas. Aucun doute qu’ils essaieront à nouveau de ­frapper sa mairie, qu’il refuse obstinément de déserter. « On ne fait pas tourner une ville d’un million d’habitants avec des ­réunions Zoom, justifie-t-il. C’est important que nos citoyens voient qu’on ne quitte pas le navire. »

Pour la même raison, il se rend sur place à chaque bombardement, malgré le risque avéré d’une seconde frappe. « Il y en a tellement que j’ai du mal à être partout, ­soupire l’élu, les yeux cernés. Les Russes n’arrivent pas à prendre le pays, alors ils se vengent en transformant nos villes en champ de bataille. » Derrière lui, les secours continuent d’évacuer les rescapés. Le bilan est lourd : trois morts. Une alerte tombe sur les tablettes des gardes du corps. Deux autres drones à réaction ont été ­repérés en direction de Dnipro. Tirés depuis la région de Donetsk, ils peuvent atteindre la ville en moins de dix minutes.

Faute de missiles antiaériens, de plus en plus de drones parviennent à franchir les défenses ukrainiennes. Les équipes du maire le pressent de gagner les sous-sols. Pour aujourd’hui, le conseil municipal se tiendra là, dans les entrailles de ­l’hôtel de ville aménagées en bunker. Autour de la table, on suit en temps réel la progression des engins sur les téléphones. Filatov allume une cigarette en balayant l’ordre du jour : un déplacement aux Pays-Bas, et un gros problème de trésorerie. Porte d’entrée vers le Donbass, ­carrefour stratégique autant que ville refuge, Dnipro ne sait plus comment payer ses dettes. « Nous accueillons 200 000 déplacés, soit l’équivalent de la population de Rennes. Comment voulez-vous ­absorber un tel afflux ? Non seulement les aides de l’État sont dérisoires, mais Kiev prélève dans le même temps des sommes astronomiques sur notre budget », s’agace Filatov.

Dnipro : Cette ville comptait près de 1 million d’habitants avant le conflit. Elle est l’une des principales terres d’accueil du pays pour les déplacés et les blessés. À g., Borys Filatov, maire depuis 2015, tient conseil dans son bunker : il sait qu’il est une cible privilégiée. © Alvaro Canovas / Paris Match À lire aussi « Les gens sont outrés par l’absence de dialogue et d’explications » : Volodymyr Zelensky en zone de turbulences Critique de longue date du « ­pillage des régions » par le pouvoir central, le maire a, en revanche, remisé ses griefs envers Zelensky, à qui il reprochait d’avoir ignoré les ­avertissements américains sur l’imminence de ­l’invasion. « On nous racontait qu’en mai on ferait griller des brochettes », raillait-il alors. Le maire n’aime pas qu’on lui rappelle cette pique. « Quand on a vu notre président humilié par Trump dans le bureau Ovale, on ne s’est pas posé de questions : on a tous fait bloc derrière lui, balaie-t-il. Nous réglerons nos querelles politiques plus tard. » L’urgence est ailleurs alors que le pays traverse l’un des moments les plus critiques de la guerre. À mesure que le front terrestre se fige, celle-ci se propage sur tout le territoire, soumis à une agression permanente. Les pertes civiles ont atteint leur plus haut niveau depuis les ­premiers mois de l’invasion.

Ce matin encore, Zaporijjia se réveille en comptant ses morts. Une mère et sa fille, fauchées dans leur cuisine alors qu’elles préparaient des gâteaux pour les vendre au marché. Le pavillon en ­parpaings a été pulvérisé comme une maison de poupée. Les voisins balaient calmement les décombres, rompus à cette routine mortifère. Dans cette ville située à 20 kilomètres du front, Terminator n’est plus tout à fait de la science-fiction. Le 6 juillet dernier, on y a documenté pour la première fois un drone russe piloté par intelligence artificielle : la machine a choisi seule les trois humains qu’elle a tués. Pendant l’été, les 700 000 ­habitants ont battu le record de vingt-huit heures ­passées en état d’alerte continu. « La situation se détériore de jour en jour, assume Regina Kharchenko, la maire de Zaporijjia. Je sais que les gens n’ont pas envie d’entendre ça, mais il faut arrêter de romancer notre ­supposée résilience. La vérité, c’est que nous vivons dans un état de terreur généralisée et que beaucoup s’y sont résignés. »

Zaporijjia : Sous des filets de pêche transformés en protections antidrones, Regina Kharchenko, 36 ans, maire de cette ville de 700 000 habitants située à 20 kilomètres du front. © Alvaro Canovas / Paris Match À lire aussi « C’est un drôle de moment pour devenir mère » : En Ukraine, des femmes au coeur de la guerre Les sirènes ont beau hurler en permanence, la ville ne s’arrête plus. Pour tenir, elle s’enfouit. Les filets antidrones s’étirent comme des toiles d’araignée géantes sur des dizaines de kilomètres. Dans un retournement absurde, c’est désormais la vie qu’on enterre : crèches, collèges, hôpitaux, piscines municipales, tout a été bunkérisé. L’élue a consacré la moitié du budget annuel de la ville à délocaliser ses services à 7 mètres sous terre. Le prix de sa ­survie. « Peut-être parce que je suis une femme, je sais que le plus important pour que les familles restent, c’est que leurs enfants soient en sécurité. » À Zaporijjia, ils n’ont plus ni récréations ni sport en plein air. Les élèves déjeunent dans la salle de classe et passent jusqu’à six heures sans voir la lumière du jour. « C’est vrai qu’ils sont un peu pâlots, concède Kharchenko. Mais ils sont en vie. »

La visite de l’établissement est bouclée en cinq minutes. Une bise au personnel, puis la maire repart au pas de charge. Des airs de Rachida Dati en campagne, mais son modèle, c’est Anne Hidalgo. Les deux femmes se sont rencontrées à plusieurs reprises. « Comme elle, j’ai souvent eu le sentiment d’avoir plus à prouver qu’un homme. Pour certains, je resterai une aberration. Mais s’ils pensent faire mieux, qu’ils ne se gênent pas ! » Regina Kharchenko est née sur une terre – la Crimée – qui a depuis été engloutie par la Russie. Elle sait pourquoi elle se bat. à présent, c’est sa ville et toute la région de Zaporijjia que Poutine revendique. « Qui peut être encore assez naïf pour croire que cet homme veut la paix ? » ­interroge-t-elle. Personne, en tout cas à Kiev ou dans les ­chancelleries occidentales, n’escompte d’avancées diplomatiques avant le printemps ou l’été prochains. Dans l’intervalle, le pays se prépare à affronter l’un de ses pires hivers. Déjà fragilisées par les frappes russes de l’an dernier, ses infrastructures énergétiques sont à nouveau méthodiquement pilonnées.

À Zaporijjia, l’hôpital numéro 7, en sous-sol à Cosmos, le quartier le plus touché par les frappes ennemies. Il accueille chaque jour 300 patients, militaires et civils. © Alvaro Canovas / Paris Match À Zaporijjia, une cantine sans lumière du jour, dans l’une des douze écoles construites 7 mètres sous terre. © Alvaro Canovas / Paris Match « Quand je me suis présenté, je voulais être Aladin pour exaucer les vœux. Aujourd’hui, je suis devenu le génie prisonnier à l’intérieur », plaisante Oleksandr SenkevychDeux heures avant l’ouverture officielle, une foule de retraités se presse devant le bureau des services sociaux de la ville portuaire Mykolaïv. Le journal de la veille a annoncé une aide providentielle de 400 euros pour les plus démunis. Dans la mêlée des cannes et des déambulateurs, on égrène les ­impossibles dépenses des semaines à venir : des provisions, des médicaments, de quoi tenir quand tout viendra à manquer. Au troisième étage de l’hôtel de ville, Oleksandr Senkevych fait, lui aussi, ses comptes pour ­passer l’hiver – mais à l’échelle d’un demi-million ­d’administrés. « Et encore, il faut aussi provisionner les besoins en eau et en électricité de tous ceux planqués chez eux pour ­échapper à ­l’armée. » Crâne rasé, œil bleu et mâchoire carrée, l’élu se prépare au pire. Depuis le bombardement, l’an ­dernier, de la principale centrale de ­chauffage, il a démultiplié les chaufferies et le réseau de conduites ­souterraines. Il a également fait creuser 250 puits et installé des points de distribution à bord de vieux tramways si l’eau courante venait à être coupée, comme en 2022.

« Quand je me suis présenté, je voulais être Aladin pour exaucer les vœux en frottant ma lampe. Aujourd’hui, je suis devenu le génie prisonnier à l’intérieur », ­plaisante-t-il pour expliquer le grand écart permanent auquel il se livre entre état d’urgence et affaires courantes. Il faut finir d’équiper les écoles d’abris antiaériens, livrer une nouvelle cargaison de drones fabriqués localement, veiller à la restauration d’un bâtiment du XIXe siècle éventré par un missile, répondre des retards dans les transports en commun. « La moitié de nos bus ont été détruits par les bombardements ou mobilisés sur le front. Mais les gens s’en moquent : ils veulent les voir arriver à l’heure, point. » L’ex-ingénieur en informatique s’est mué en chef d’un chantier perpétuel, sommé de préserver les acquis du passé, de réparer le présent et de préparer l’avenir. « Ça ne sert à rien que nos soldats se battent en première ligne si, dans l’intervalle, nos enfants deviennent stupides parce qu’ils ne vont plus à l’école », résume-t-il. Les siens ont été envoyés en Pologne dans les semaines qui ont suivi l’invasion. Il ne les voit pas grandir. « Mais je ne pouvais pas prendre le risque qu’ils soient kidnappés. »

Mykolaïv : Oleksandr Senkevych, maire depuis 2015 de cette ville portuaire du sud du pays, remet des drones fabriqués localement aux forces armées déployées dans la région. © Alvaro Canovas / Paris Match À Mykolaïv, visite d’un chantier d’enfouissement du réseau d’eau potable, en prévision de l’hiver. © Alvaro Canovas / Paris Match Devant le bureau des services sociaux de Mykolaïv, où chacun espère toucher une aide de 400 euros annoncée la veille. Le 23 septembre. © Alvaro Canovas / Paris Match En 2022, un ancien camarade exilé à Moscou demande à Oleksandr Vilkul de livrer sa ville. « Je lui ai répondu d’aller se faire foutre ! »À son élection, en 2015, à 33 ans, celui qui était alors le plus jeune maire d’une capitale régionale s’est empressé d’abattre l’étoile soviétique qui dominait encore la ville. Elle lui rappelait l’« œil maléfique de Sauron », dans « Le seigneur des anneaux ». À Mykolaïv, dont la population est majoritairement russophone, on aimait les Russes. La période soviétique fut l’une des plus ­prospères, grâce aux chantiers navals qui construisaient les porte-avions de l’URSS. « Poutine était persuadé qu’au nom du passé on accueillerait ses gars avec des fleurs. Il s’est bien planté. » Alors que les forces du Kremlin se dirigeaient vers l’ouest en direction d’Odessa, Mykolaïv et sa défense organisée à la hâte leur ont barré la route. La ville a été pilonnée, près de la moitié des bâtiments publics ont été endommagés ou détruits, avant que les Russes ne soient repoussés de l’autre côté du fleuve Dniepr, au sud de Kherson. Mykolaïv se trouve actuellement à une quarantaine de kilomètres du front mais, depuis cet été, la ville subit un regain ­d’attaques. Pour Senkevych, cette nouvelle pression russe, qui s’étend à tout le territoire ukrainien et jusqu’à la ­frontière ­polonaise, doit signer la fin des « fausses pudeurs » des alliés européens. Depuis le début de l’invasion, rappelle-t-il, ceux-ci n’ont cessé de poser des lignes rouges par crainte d’une escalade, avant de les franchir les unes après les autres. « Souvenez-vous, vous ne deviez livrer ni chars, ni avions de combat, ni missiles à longue portée. Sauf que vos tergiversations ont coûté des milliers de vies. Aujourd’hui, nous n’avons pas besoin de négociateurs d’une paix impossible, mais d’armes supplémentaires. Si on ne punit pas la Russie, elle recommencera éternellement. »

Loin de « libérer » ces régions russophones qu’il pensait acquises à sa cause, Vladimir Poutine les a arrimées plus ­solidement encore à l’Ukraine. À Kryvyï Rih s’étire sur plus de 120 kilomètres un horizon de cités ouvrières et de statues à la gloire de l’URSS, ­désormais recouvertes du drapeau or et bleu. La ville n’est pas seulement la plus étendue d’Ukraine, elle est aussi la plus ­française, aime rappeler Oleksandr Vilkul, désigné à la tête du conseil de défense de Kryvyï Rih au lendemain de l’invasion. Ce sont, en effet, des capitaux et des ingénieurs ­français qui, à la fin du XIXe siècle, contribuèrent à transformer cette bourgade cosaque, assise sur un immense gisement de minerais de fer, en l’un des trois plus grands producteurs d’acier du pays.

Kryvyï Rih : Oleksandr Vilkul, à la tête du conseil de défense de la ville, poumon économique du pays. Il a fait toute sa carrière dans l’industrie minière. © Alvaro Canovas / Paris Match Le foot comme moyen de réinsertion : l’un des programmes qu’a lancés la ville de Kryvyï Rih, où 16 000 hommes sont revenus blessés de la guerre. © Alvaro Canovas / Paris Match Lors du conseil de défense hebdomadaire, le 25 septembre. Le géant de l’acier ArcelorMittal venait de suspendre l’activité de son usine de Kryvyï Rih, touchée par plusieurs frappes. © Alvaro Canovas / Paris Match À Kryvyï Rih, ArcelorMittal, frappé à quatre reprises en cinq semaines, ne redémarrera pas son usine, mettant en péril 40 000 emploisAvant la guerre, Kryvyï Rih contribuait à près de 10 % du PIB national. Mais, depuis deux semaines, ses hauts-fourneaux ne crachent plus leur épaisse fumée noire. Frappé à quatre reprises en l’espace de cinq semaines, ArcelorMittal a annoncé qu’il ­renonçait à redémarrer son usine. Désormais, 40 000 emplois sont suspendus à sa réouverture. Privée d’une partie de ses recettes fiscales, la ville a dû geler certaines dépenses pour ­préserver les services ­essentiels. « Depuis l’hiver dernier, la stratégie des Russes consiste à détruire notre économie pour provoquer une crise sociale et, à terme, fracturer le pays de l’intérieur », redoute Vilkul. Arme à diffusion lente, la paupérisation menace désormais de vider sa ville aussi sûrement que les bombes. L’aide alimentaire distribuée aux plus démunis a triplé depuis le début du conflit, pendant que les naissances enregistrées sont en chute libre.

Drôle de destin pour une ville dont le plus célèbre de ses enfants s’appelle Volodymyr Zelensky. « Il n’y a pas que lui, moi aussi je suis né ici ! » proteste Vilkul, piqué de se voir toujours renvoyé à celui qui, en prime, l’a battu à l’élection présidentielle de 2019. À l’époque, Zelensky faisait irruption en politique quand lui était un poids lourd du Bloc d’opposition, historiquement tourné vers la Russie. Le 24 février 2022, alors que les troupes russes n’étaient plus qu’à quelques centaines de mètres, il confie avoir reçu l’appel d’un ancien camarade exilé à Moscou. « Sasha, livre-nous ta ville », lui enjoint-il. « Je lui ai répondu d’aller se faire foutre ! »

Les cimetières tapissés de tombes fraîches disent le prix de cette fidélité. Le matin même, Kryvyï Rih enterrait son 144e citoyen. Soixante mille de ses hommes ont été mobilisés, plus d’un cinquième de la population masculine d’avant-guerre. Seize mille sont revenus après avoir été blessés, dont 2 000 amputés. C’est l’un des grands chantiers de Vilkul : réparer ceux que la guerre recrache, pendant qu’elle continue d’en broyer d’autres. L’enjeu de toute une nation, aussi. Des prothèses gisent au bord d’un terrain de foot flambant neuf. Il faut quelques secondes pour comprendre qu’elles appartiennent à ces joueurs qui cavalent en béquilles après le ballon. Ces hommes qui courent sur une jambe racontent l’Ukraine mieux que personne. Un pays mutilé, mais debout.

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