Côte d’Ivoire/ Libre Opinion – Situation sociopolitique : Le silence qui ressemble à une complicité
Les évêques ivoiriens ont quelquefois parlé haut, fort et bien. Et j’ai eu à les en féliciter publiquement. Mais leur silence sur certains sujets — troisième et quatrième mandats anticonstitutionnels d’Alassane Ouattara, les déguerpissements inhumains et brutaux, l’orpaillage illégal, le détournement de fonds publics, l’arrestation et l’incarcération des opposants qui critiquent à juste titre les abus et dérives du parti au pouvoir, etc. — peut être perçu comme une complicité.
Lorsqu’un peuple souffre, lorsque les libertés sont menacées, lorsque des citoyens sont victimes de violences ou lorsque les institutions sont instrumentalisées, se réfugier derrière la neutralité, ce n’est pas seulement abandonner le petit peuple dont on est parfois issu mais trahir l’Évangile que l’apôtre Paul demandait à Timothée d’annoncer à temps et à contretemps (2 Tim 4, 2).
Les évêques et les prêtres ne sont certes ni des militants politiques ni des responsables de partis. Leur vocation n’est pas de soutenir systématiquement l’opposition ou de combattre systématiquement le pouvoir en place. Toutefois, l’Évangile leur impose des exigences qui dépassent les calculs politiques : défendre la dignité humaine, dénoncer l’injustice, protéger les plus faibles et rappeler aux gouvernants leurs responsabilités. Le prophète Isaïe ne demande-t-il pas de défendre le droit et de secourir l’opprimé (Is 1, 17) ? Jésus n’a-t-il pas dénoncé l’hypocrisie, la cruauté et la cupidité des autorités politiques et religieuses de son temps (Luc 11, 37-54)?
Le Peuple de Dieu attend de ses pasteurs qu’ils soient capables de rappeler aux dirigeants que le pouvoir n’est ni un privilège personnel ni une propriété privée, mais une responsabilité au service du bien commun. Lorsque les autorités commettent des abus et que les responsables religieux, habituellement prompts à intervenir sur des questions morales, gardent le silence sur les souffrances collectives, on est en droit de se demander pourquoi cette prudence sur certains sujets et cette fermeté sur d’autres.
Comment prêcher la justice, la vérité et la solidarité tout en demeurant silencieux devant des situations qui bafouent ces mêmes valeurs ? Peut-on demander aux citoyens de pardonner, de dialoguer et de rechercher la paix sans rappeler aux puissants qu’ils ont, eux aussi, le devoir de respecter la vérité, la justice et les droits de leurs concitoyens ? Une Église qui exhorte les victimes à la patience sans interpeller ceux qui entretiennent leur souffrance risque de donner l’impression qu’elle protège davantage l’ordre établi que la dignité humaine.
La prudence peut être légitime lorsqu’une déclaration risque d’aggraver une crise. Mais elle cesse d’être une vertu lorsqu’elle devient une excuse permanente pour ne jamais nommer les injustices, surtout lorsque les victimes attendent une parole de vérité.
La responsabilité des leaders d’opinion est immense. Elle ne concerne pas seulement les évêques et les prêtres. Elle concerne aussi les artistes, les journalistes, les universitaires et toutes les personnalités dont la parole peut éclairer les consciences. Leur influence leur impose de ne pas sacrifier la vérité à leurs intérêts, à leurs amitiés ou à leur proximité avec les puissants.
Les hommes de Dieu ne sont pas appelés à prendre parti pour un camp politique. Ils sont appelés à prendre parti pour la justice. Leur fidélité à l’Évangile se mesure aussi à leur capacité de défendre les victimes, quelle que soit leur appartenance politique, et de dénoncer les abus, quel qu’en soit l’auteur. Dans un pays en crise, lorsque le silence devient sélectif, durable et indifférent à la souffrance du peuple, il finit par être interprété comme une caution morale accordée aux responsables de cette souffrance. Or, l’Église ne peut prétendre éclairer la société si elle refuse d’éclairer les zones d’ombre du pouvoir.
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Reported by lessentinelles.info.
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