Ces animaux sont piégés sur une île depuis 5 ans. Mais l’absence de prédateurs crée des problèmes d’un nouveau genre
On imagine volontiers qu’une île sans prédateurs offrirait un havre de paix à ses habitants. Au lac Naivasha, au Kenya, c’est pourtant l’inverse qui se joue. Sans lions ni léopards pour les réguler, les herbivores y prolifèrent jusqu’à épuiser leur propre garde-manger.
Des chercheurs de la School of Veterinary Medicine de l’université St. George’s ont décrit, dans une étude parue en août 2026 dans Frontiers in Sustainable Tourism, l’état préoccupant d’un petit bout de terre du lac Naivasha, au Kenya, coupé de la rive depuis 2020. Faute de grands carnivores, les herbivores se sont multipliés sans frein. Sur cette île sans prédateurs, le surpâturage a dénudé le sol et contraint les gestionnaires à nourrir eux-mêmes les animaux.
Crescent Island n’a rien d’une île classique. Ce croissant de terre, né sur la bordure d’un ancien volcan, occupe le lac Naivasha, dans la vallée du Grand Rift, à 80 kilomètres au nord-ouest de Nairobi. Jusqu’en avril 2020, une digue naturelle le reliait à la rive et laissait les bêtes circuler.
Cette année-là, la montée des eaux a submergé le passage, et le niveau du lac n’est jamais redescendu. Depuis cinq ans, la faune se retrouve ainsi prisonnière sur ce confetti de savane, pourtant vanté comme un petit éden où l’on marche librement au milieu des animaux sauvages. On y compte plus de 1 600 grands animaux et environ 200 espèces d’oiseaux, mais très peu de carnivores. Zèbres, impalas, gnous, hippopotames et girafes y sont pris au piège, sans grand prédateur pour les chasser.
Sans lions, léopards ni hyènes pour contenir les populations, les herbivores se multiplient jusqu’à épuiser leur propre milieu. Ils broutent en continu sur une surface limitée, si bien que la végétation peine à se reconstituer. Sur le terrain, les scientifiques décrivent ainsi un couvert végétal appauvri et un paysage plus sec, plus dénudé que sur la rive voisine. L’île semble avoir dépassé sa capacité de charge, c’est-à-dire le nombre d’animaux qu’un environnement peut nourrir durablement.
Cette pression oblige déjà les gestionnaires à intervenir. Trois fois par semaine, ils distribuent des déchets végétaux, surtout des tiges de maïs et des rebuts d’exploitations florales, afin d’éviter la famine. Mais la surpopulation pose aussi un problème sanitaire. L’autopsie d’une gazelle de Thomson a notamment révélé une grave infection pulmonaire, sans que les vétérinaires puissent identifier avec certitude le microbe en cause. En temps normal, les prédateurs manquants éliminent plus facilement les individus affaiblis ou malades. Leur absence peut donc laisser certaines infections circuler plus longtemps dans le troupeau.
Pour desserrer l’étau, l’équipe propose un suivi mensuel des animaux et des plantes, une rotation des zones de pâture et un reboisement pour laisser la végétation se régénérer. Des postes de désinfection à l’entrée et des sentiers touristiques mieux balisés limiteraient l’arrivée de nouveaux germes. Les chercheurs invitent aussi les visiteurs à participer, en signalant les bêtes affaiblies qu’ils croisent. L’idée est de soulager le milieu et de préserver la biodiversité de l’île sans bouleverser un équilibre déjà fragile.
Deux solutions plus radicales sont, elles, écartées. Reconstruire une digue rouvrirait la porte aux maladies venues de la rive, et réintroduire des prédateurs poserait des problèmes de sécurité et de consanguinité dans une population isolée. Faute de mieux, la survie de cette faune isolée repose donc sur une gestion humaine constante, aussi longtemps que le lac gardera son île sous clé.
Reported by Science-et-vie.
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