Côte d’Ivoire/ Libre Opinion : On ne gagne jamais à exclure un compagnon de lutte
La première fois que j’ai écouté Louis-André Dacoury-Tabley, c’était en novembre 2000. Il était l’invité de l’émission « 90 minutes pour convaincre », animée par Thomas Bahinchi. Le journaliste voulait savoir ce qu’il pensait de l’accession au pouvoir de ses anciens camarades. Si mes souvenirs sont exacts, Louis avait répondu : « Je suis content de leur victoire. Je voudrais rencontrer mon frère Laurent Gbagbo, mais je n’y arrive pas. C’est comme si j’étais devenu indésirable. »
En l’écoutant, je me suis immédiatement demandé si Laurent Gbagbo avait suivi cette émission. J’espérais qu’il avait entendu cet appel et qu’il recevrait son ancien compagnon de lutte. Je souhaitais vivement cette rencontre, car j’imaginais le fils de Mama tenir au fils de Kpapékou un discours fraternel, empreint de sagesse et de lucidité: « Frère, le rêve que toi et moi nourrissions s’est enfin réalisé. Le combat que nous avions engagé ensemble a abouti. À un moment donné, nous avons cessé d’être d’accord sur les moyens d’accéder au pouvoir. Toi, tu privilégiais la lutte armée ; moi, je croyais à la conquête du pouvoir par les urnes. Nos divergences nous ont séparés. Aujourd’hui, l’histoire nous offre l’occasion de nous retrouver. Oublions nos désaccords et travaillons ensemble à la réalisation de notre projet de société. Dis-moi où tu penses pouvoir être utile. »
Je suis convaincu qu’une telle rencontre aurait pu soulager Dacoury-Tabley et contribuer à dissiper ses frustrations. Elle aurait également permis à Laurent Gbagbo de renouer le dialogue avec un homme qui avait participé, à sa manière, au combat ayant conduit le Front populaire ivoirien (FPI) au pouvoir. Peut-être même cette conversation aurait-elle permis à Dacoury-Tabley de faire à son ancien camarade certaines confidences utiles. Il m’est difficile d’imaginer qu’un homme aussi engagé dans les milieux politiques de l’époque n’ait eu aucune connaissance des manœuvres qui se tramaient contre le régime de Laurent Gbagbo. Cela reste toutefois une interrogation, et non une certitude.
Mais cette rencontre n’eut jamais lieu, du moins à ma connaissance. Dacoury-Tabley ne fut pas reçu par celui qu’il considérait pourtant comme son frère. Comment ne pas penser que cette mise à l’écart a pu nourrir son amertume ? Comment ne pas envisager que, se sentant devenu indésirable aux yeux de ses anciens compagnons, il ait fini par choisir une autre voie, jusqu’à rejoindre la rébellion qui allait combattre le pouvoir issu de leur lutte commune ?
Sans prétendre réduire son choix à cette seule explication, je pense que l’exclusion d’un compagnon de combat peut produire des conséquences politiques désastreuses. Lorsqu’un homme qui a partagé les risques, les espoirs et les sacrifices d’une longue lutte se retrouve brusquement écarté au moment de la victoire, il peut éprouver le sentiment d’avoir été utilisé puis abandonné.
L’exemple français mérite, à cet égard, d’être rappelé. François Mitterrand et Michel Rocard avaient de profondes divergences idéologiques, stratégiques et personnelles. Pourtant, après la victoire socialiste de 1981, Rocard ne fut pas simplement rejeté au motif qu’il avait incarné une autre sensibilité au sein du Parti socialiste. Il fut nommé ministre d’État, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire, avant d’occuper d’autres hautes fonctions.
Gagner une élection ne signifie pas seulement accéder au pouvoir. Cela signifie aussi savoir rassembler, réconcilier et donner une place aux différentes sensibilités qui ont contribué à la victoire. Un chef politique doit être assez lucide pour comprendre que les divergences d’hier ne doivent pas nécessairement devenir les inimitiés de demain. Laurent Gbagbo aurait-il pu empêcher le départ de Dacoury-Tabley en lui accordant une audience ? Nul ne peut l’affirmer avec certitude. Mais une rencontre, une parole fraternelle, une marque de considération auraient peut-être changé le cours des événements.
On ne gagne jamais à humilier ou à exclure un compagnon avec lequel on a commencé le combat. La victoire politique ne devrait pas être le moment où l’on abandonne ses anciens camarades, mais celui où l’on leur donne la preuve que les sacrifices consentis ensemble n’ont pas été oubliés. Car, parfois, les blessures infligées par ses propres compagnons font plus de dégâts que les coups portés par les adversaires.
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Reported by lessentinelles.info.
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