Cacao : À 1.200 FCFA le kilo, la Côte d’Ivoire face au risque d’une fraude difficile à contenir, une porte ouverte vers ses voisins
La chute du prix garanti du cacao de 2.800 à 1.200 francs CFA le kilogramme pourrait avoir une conséquence que les autorités auront de plus en plus de mal à contenir : l’aggravation de la fraude et des sorties illicites de fèves vers les pays voisins. C’est l’un des principaux risques mis en avant mercredi à Abidjan par le porte-parole du PDCI-RDA, Bredoumy Soumaïla Kouassi, qui a dressé un diagnostic critique du système ivoirien de commercialisation.Lors d’une conférence de presse à la maison du parti à Cocody, M. Bredoumy a estimé que « le système de commercialisation pose problème » depuis plusieurs années. Mais au-delà des dysfonctionnements institutionnels qu’il pointe, c’est surtout le différentiel de prix avec les pays voisins qui, selon lui, constitue désormais une équation particulièrement difficile à résoudre.« Entre le Ghana, la Côte d’Ivoire et d’autres pays de la sous-région, l’écart de prix est devenu tel qu’il sera difficile de maîtriser la fraude », a-t-il prévenu.Le contraste est particulièrement marqué avec le Ghana voisin. Alors que le prix annoncé en Côte d’Ivoire est de 1.200 FCFA le kilogramme, le cacao y serait rémunéré autour de 2.100 FCFA le kilogramme, selon le diagnostic présenté par le responsable politique. Un différentiel de 900 FCFA par kilogramme, soit 75% de plus que le prix ivoirien, qui crée mécaniquement une forte incitation économique à contourner les circuits officiels.Le risque de voir les fèves prendre la direction des frontièresDans une filière où les producteurs vivent directement des revenus de leur récolte, un tel écart pose une question simple : pourquoi vendre à 1.200 FCFA en Côte d’Ivoire lorsque le même produit peut théoriquement être écoulé beaucoup plus cher de l’autre côté de la frontière ?C’est précisément cette distorsion que redoute Bredoumy Soumaïla Kouassi.La fraude transfrontalière n’est pas nouvelle dans la filière cacao, mais l’ampleur de l’écart de rémunération pourrait, selon lui, compliquer davantage les efforts de contrôle. Les fèves produites en Côte d’Ivoire pourraient être tentées de prendre des circuits parallèles vers des marchés où elles seraient mieux rémunérées, privant ainsi les circuits officiels ivoiriens d’une partie de leur approvisionnement.Le phénomène aurait alors un double effet : une perte potentielle de recettes et de volumes pour la filière ivoirienne, mais aussi une fragilisation du mécanisme de commercialisation censé assurer un revenu prévisible aux producteurs.De 2.800 à 1.200 FCFA : le brutal retournementPour le porte-parole du PDCI-RDA, la principale difficulté réside aussi dans le brutal retournement des prix.Les producteurs avaient vu le prix du kilogramme fixé à 2.800 FCFA avant la campagne, avant de voir celui-ci ramené à 1.200 FCFA. « C’est quand même difficile pour une petite entreprise familiale de se retrouver dans une telle situation », a-t-il souligné.Cette baisse intervient, selon lui, dans un contexte où les cours internationaux ont connu de fortes progressions. Il rappelle notamment que le cacao avait atteint des niveaux très élevés sur les marchés internationaux en 2023-2024, jusqu’à environ 10.000 dollars la tonne selon son intervention.Le responsable politique estime que la Côte d’Ivoire n’a pas été en mesure de capter suffisamment cette envolée des cours, révélant, à ses yeux, les limites du dispositif actuel.La stabilisation au cœur du débatBredoumy Soumaïla Kouassi ne remet toutefois pas en cause dans son principe le mécanisme de stabilisation des prix. Il revendique au contraire l’héritage du PDCI-RDA dans la mise en place d’un système destiné à protéger les producteurs contre les fortes fluctuations des cours mondiaux.Dans son explication, le système reposait notamment sur la vente anticipée d’une partie de la production. Les contrats conclus avec les négociants permettaient de calculer une moyenne et de déterminer ensuite un prix destiné aux producteurs, tandis qu’une réserve était constituée pour absorber les variations du marché et financer d’autres investissements agricoles.Mais ce modèle suppose, selon lui, plusieurs conditions : disposer d’une estimation fiable de la production, anticiper correctement les mouvements du marché et être capable de capter suffisamment de valeur lorsque les cours internationaux progressent.C’est précisément sur ces points que son diagnostic est sévère.Le précédent de 2017Le porte-parole du PDCI-RDA a également rappelé les difficultés rencontrées après la réforme de 2012. Selon lui, des défauts de paiement et des problèmes dans le respect des contrats ont conduit à une perte estimée à près de 350 milliards de FCFA en 2017.Pour lui, cet épisode montre les risques d’un système de commercialisation fondé sur des engagements anticipés lorsque les volumes disponibles ou les ressources financières ne permettent pas de respecter les contrats.La question du financement revient d’ailleurs au centre de son analyse. Les coopératives ont besoin de ressources pour acheter le cacao aux producteurs et assurer la commercialisation. Or, s’interroge-t-il, les réserves disponibles sont-elles aujourd’hui suffisantes pour accompagner correctement le mécanisme ?Un marché régional où la frontière devient décisiveAu-delà du débat sur la politique agricole, le problème soulevé touche directement à la porosité des frontières de la sous-région. La Côte d’Ivoire et le Ghana sont deux poids lourds mondiaux du cacao et partagent une longue frontière. Lorsque les prix proposés aux producteurs divergent fortement, le contrôle des flux devient mécaniquement plus complexe.Le paradoxe est donc saisissant : alors que la Côte d’Ivoire cherche à sécuriser son système de commercialisation et à maintenir un prix garanti pour les producteurs, un prix inférieur à celui pratiqué dans un pays voisin peut créer les conditions économiques favorables à la sortie clandestine d’une partie de la production.Le diagnostic de Bredoumy Soumaïla Kouassi pose ainsi une question centrale aux responsables de la filière : comment préserver un système de prix administré lorsque les producteurs peuvent comparer instantanément leur rémunération avec celle offerte à quelques kilomètres de chez eux ?Pour le porte-parole du PDCI-RDA, tant que cette différence restera aussi importante, la lutte contre la fraude ne pourra pas reposer uniquement sur le contrôle des frontières ou la répression des circuits clandestins. Elle devra également s’attaquer à la distorsion économique qui, selon lui, nourrit cette tentation.Le débat dépasse donc désormais la seule question du prix du cacao. Il porte sur la capacité du système ivoirien à rester suffisamment attractif pour maintenir les producteurs dans les circuits officiels, tout en garantissant la soutenabilité financière du mécanisme de stabilisation, quand on sait que récemment les autorités ivoiriennes ont mis la main sur plus de 42 T en fuite vers le Ghana, comme l’a rapporté l’Agence Ivoirienne de Presse (AIP).DNG
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