Affaire Fabrice Sawegnon : Life TV cherche-t-elle des journalistes ou des stars déjà faites ?
Le patron de Life TV met en cause le niveau des jeunes journalistes ivoiriens. Mais derrière ce constat sévère, une question dérangeante se pose : les grands groupes médiatiques peuvent-ils réclamer l’excellence sans participer à la construction de la relève ?
Quatre cents candidats, aucun talent ? Voilà donc le verdict qui semble tomber sur toute une génération de jeunes journalistes ivoiriens. En affirmant ne pas trouver de talents parmi les diplômés des écoles de journalisme, Fabrice Sawegnon, patron de Life TV et du groupe Voodoo, a lancé une déclaration aussi fracassante que controversée. Mais derrière cette sortie se cache une question autrement plus embarrassante : la jeunesse ivoirienne manque-t-elle réellement de compétences ou certains grands groupes médiatiques attendent-ils de récolter des talents qu’ils n’ont pas contribué à former ? Lorsqu’un entrepreneur affirme avoir reçu plusieurs centaines de candidatures sans en retenir aucune, il interroge, volontairement ou non, tout un système de formation, de recrutement et de transmission professionnelle. L’excellence est une exigence légitime. La disqualification collective ne saurait en être la méthode.
Une déclaration qui ressemble à un verdict générationnel
Le 1er octobre 2026, à Abidjan, lors de la première édition du Sommet africain du journalisme et de l’entrepreneuriat des médias (SAJEM), Fabrice Sawegnon évoque les difficultés de recrutement rencontrées par son groupe. Selon les propos rapportés par AbidjanOnDit, il affirme ne pas trouver de talents parmi les jeunes issus des écoles de journalisme ivoiriennes. Un appel à candidatures ayant attiré entre 300 et 400 postulants n’aurait débouché sur aucun recrutement.
Le diagnostic est sévère. Mais sur quels critères ces candidats ont-ils été évalués ? Quels postes étaient proposés ? Quelles compétences faisaient défaut ? Les postulants ont-ils reçu une appréciation de leurs performances ? Ces interrogations ne contestent nullement le droit d’une entreprise à sélectionner ses collaborateurs. Elles rappellent simplement qu’écarter plusieurs centaines de candidatures relève d’une décision de recrutement. En tirer une conclusion sur toute une génération exige davantage de précautions.
Life TV cherche-t-elle des journalistes ou des professionnels déjà accomplis ?
Les métiers de l’information ont profondément changé. Un journaliste doit aujourd’hui savoir enquêter, vérifier, écrire, interviewer et maîtriser les nouveaux outils numériques. Une entreprise privée est parfaitement fondée à rechercher les meilleurs profils. Mais peut-on raisonnablement exiger d’un jeune diplômé l’aisance d’un présentateur expérimenté, les réflexes d’un reporter chevronné et la maturité éditoriale d’un rédacteur en chef ?
Le talent ne se découvre pas uniquement au terme d’un entretien. Il s’identifie, s’accompagne et se développe. Si plusieurs centaines de candidats ne répondent pas aux attentes d’une entreprise, deux hypothèses méritent d’être examinées : soit leur formation présente de réelles insuffisances, soit les critères de recrutement et les dispositifs d’accompagnement doivent également être interrogés. L’une n’exclut pas l’autre.
Le paradoxe d’une industrie qui réclame des talents
Entreprendre dans les médias ne consiste pas uniquement à investir dans des studios, acquérir des équipements performants ou conquérir des parts d’audience. C’est également investir dans le capital humain. Une télévision peut disposer des meilleures technologies du marché. Sans journalistes compétents, producteurs créatifs et encadrement éditorial exigeant, elle ne bâtira jamais une véritable industrie de l’information.
Dès lors, une question s’adresse au patron de Life TV : quelle place son groupe accorde-t-il à la formation progressive des jeunes diplômés ? Quels dispositifs permettent de transformer un candidat prometteur en professionnel confirmé ? Quels partenariats pourraient être renforcés avec les établissements de formation ? Il ne s’agit pas de prétendre que Life TV ne mène aucune action dans ce domaine, mais de rappeler qu’un diagnostic aussi sévère gagnerait à s’accompagner de solutions concrètes.
Les écoles de journalisme doivent aussi accepter leur examen de conscience
Défendre la jeunesse ne signifie pas lui délivrer un certificat automatique de compétence. Les établissements de formation portent une responsabilité considérable. Un diplôme ne saurait devenir une simple attestation de présence universitaire. Il doit correspondre à des aptitudes réelles et directement mobilisables dans les rédactions.
Combien d’étudiants terminent leur cursus avec une véritable expérience du reportage ? Combien savent construire une enquête, vérifier une information sensible ou conduire un entretien contradictoire ? Les écoles doivent multiplier les immersions professionnelles, les rédactions pédagogiques et les évaluations pratiques. Les entreprises, de leur côté, doivent préciser leurs attentes et contribuer à rapprocher les enseignements des réalités du métier. La qualité du journalisme ivoirien exige une responsabilité partagée.
Monsieur Sawegnon, pourquoi ne pas transformer votre défi en opportunité nationale ?
Puisque Fabrice Sawegnon invite publiquement les jeunes à démontrer leurs capacités, pourquoi ne pas organiser, avec les écoles de journalisme, un concours national reposant sur des épreuves pratiques, un jury pluraliste et des critères transparents ? Les meilleurs profils pourraient bénéficier d’une immersion professionnelle rémunérée, d’un mentorat et d’une possibilité réelle d’intégration dans les rédactions.
Trois engagements permettraient de donner une portée constructive à cette controverse : publier les grandes lignes des critères ayant conduit au rejet des candidatures, sans exposer les données personnelles des postulants ; établir des partenariats durables entre entreprises médiatiques et établissements de formation ; enfin, créer un programme annuel de détection et d’accompagnement des jeunes talents, fondé autant sur leurs compétences initiales que sur leur capacité de progression. Voilà une réponse qui serait à la hauteur de l’ambition entrepreneuriale revendiquée par Fabrice Sawegnon.
La transparence doit aussi concerner les grandes entreprises médiatiques
En mars 2026, Life TV avait publiquement contesté le choix du cabinet Thinktank Media par la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA) pour la mesure d’audience, réclamant notamment un dispositif fiable, indépendant et consensuel.
Cette préoccupation pour la transparence est légitime. Pourquoi ne pourrait-elle pas également inspirer le débat sur le recrutement ? Sans confondre une procédure réglementaire de mesure d’audience avec une décision privée d’embauche, un principe demeure : plus une affirmation publique est générale, plus elle gagne à reposer sur des éléments précis. Le leadership économique donne de la visibilité à une parole. Il lui impose aussi une responsabilité.
La jeunesse ivoirienne n’a pas besoin d’indulgence, elle réclame sa chance
Fabrice Sawegnon a le droit de dénoncer les insuffisances qu’il constate. Les jeunes ont, eux aussi, le devoir de travailler, de se perfectionner et de comprendre qu’un diplôme ne garantit pas automatiquement un emploi. Mais il existe une différence fondamentale entre inviter un candidat à améliorer ses compétences et donner le sentiment qu’il appartient à une génération dépourvue de talent.
La Côte d’Ivoire a besoin de dirigeants économiques exigeants, mais aussi de bâtisseurs capables d’identifier des potentialités là où d’autres ne voient que des insuffisances. Elle a besoin d’écoles qui forment véritablement, d’entreprises qui transmettent leur savoir-faire et de jeunes déterminés à faire leurs preuves. La controverse actuelle pourrait devenir utile si chacun acceptait sa part de responsabilité.
L’histoire retiendra ceux qui auront formé la relève
Fabrice Sawegnon a construit sa réputation dans l’entrepreneuriat, la communication et l’audiovisuel. Son expérience lui confère une légitimité pour parler des exigences du secteur. Elle lui offre surtout la possibilité de contribuer concrètement à son renouvellement.
Il ne s’agit pas de lui demander de recruter par charité, de renoncer à l’excellence ou de distribuer des emplois à des candidats insuffisamment préparés. Il s’agit de faire de son exigence un instrument de transmission plutôt qu’un motif de disqualification collective.
Car un grand entrepreneur ne se mesure pas seulement aux entreprises qu’il crée, aux marchés qu’il conquiert ou aux chiffres qu’il réalise. Il se mesure également aux compétences qu’il développe et aux générations auxquelles il permet de prendre leur envol. Monsieur Sawegnon, vous avez lancé un défi aux jeunes journalistes ivoiriens. Ils doivent pouvoir le relever. Mais le véritable défi est désormais partagé.
Il est facile de constater que 400 candidats ne correspondent pas à vos attentes. Il serait autrement plus historique de contribuer à former les 400 talents dont la Côte d’Ivoire aura besoin demain. L’avenir des médias ivoiriens ne se construira pas en proclamant l’absence de talents. Il se construira en donnant au talent les moyens d’exister.
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